Préraphaélisme anglais : en quête d'absolu

Préraphaélisme anglais : en quête d'absolu

  • Jeanne d'Arc embrassant l'épée de la délivrance.

    ROSSETTI Dante Gabriel (1828 - 1882)

  • La Roue de la Fortune.

    BURNE-JONES Edward Coley (1833 - 1898)

Jeanne d'Arc embrassant l'épée de la délivrance.

© Photo RMN-Grand Palais - M. Bellot

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Titre : La Roue de la Fortune.

Auteur : BURNE-JONES Edward Coley (1833 - 1898)

Date représentée :

Dimensions : Hauteur 200 - Largeur 100

Technique et autres indications : Huile sur toile

Lieu de Conservation : Musée d'Orsay site web

Contact copyright : © Photo RMN-Grand Palais - G. Blotsite web

Référence de l'image : 94-018353 / RF1980-3

© Photo RMN-Grand Palais - G. Blot

Date de publication : janvier 2006

Contexte historique

La beauté fervente

1848 : le « printemps des peuples ». À Londres, de jeunes artistes, insatisfaits de l’enseignement académique, aspirent à plus d’authenticité dans la peinture : ils déplorent la virtuosité et le manque de simplicité de l’art de Raphaël (1483-1520) et surtout de ses suiveurs – inspirateurs des principes académiques –, défauts qui, selon eux, nuisent à l’expression vraie d’un sentiment religieux sincère. Enthousiasmés en revanche par l’art des primitifs italiens et flamands, dont ils apprécient la simplicité, le réalisme naïf et la ferveur, ces jeunes gens, au nombre de sept, se regroupent en septembre 1848 sous le nom de Pre-Raphaelite Brotherhood (« confrérie préraphaélite »), en hommage à la période antérieure à Raphaël. Trois sont peintres : Dante Gabriel Rossetti (le chef de file), William Holman Hunt et John Everett Millais. Seuls le charismatique Rossetti et avec lui ses disciples maintiennent, au cœur du siècle industriel et désenchanté de la reine Victoria, une foi intacte dans la charge intime et la valeur hautement symbolique de l’œuvre d’art, non sans transformer le préraphaélisme en un art langoureux et raffiné.

Analyse des images

Icônes : foi et symboles

Le choix que fait Rossetti en 1863 de rendre hommage à Jeanne d’Arc n’est pas innocent. Cette héroïne de la guerre de Cent Ans incarne le dévouement absolu au dauphin Charles et le zèle de la foi. Revêtue d’une armure, la jeune guerrière baise l’épée dite de « Charles Martel » qui aurait été découverte miraculeusement sous l’autel de la chapelle de Sainte-Catherine-de-Fierbois. Agenouillée au pied d’un crucifix, elle implore de Dieu la force de bouter les Anglais hors de France. Le spectateur, captivé par la chaude palette du peintre (grenats, bruns, ors), est invité à déchiffrer l’œuvre par un cadrage serré qui accuse l’expression volontaire de Jeanne (expression redoublée par les traits masculins : menton et cou proéminents) et surtout accentue le caractère iconique de l’œuvre : célébration de la foi (via quelques symboles limpides comme le lis de la pureté) et de l’éternel féminin (chevelure luxuriante et manteau flamboyant). De son côté, Edward Burne-Jones – disciple de Rossetti – évoque l’égalité des hommes devant le destin. Enchaînés à une roue, symbole des vicissitudes et du changement, l’esclave, le roi et le poète sont les jouets impuissants d’une déesse géante et indifférente : la Fortune. Évocatrice des primitifs par sa perspective appuyée et parcourue de références savantes (les nus renvoient aux Captifs de Michel-Ange), l’œuvre devait prendre place dans un vaste polyptyque inspiré de la Renaissance et consacré à l’histoire de Troie.

Interprétation

Les révoltés du merveilleux

Rossetti, en se concentrant sur le baiser sensuel et brûlant d’une femme éprise d’absolu, et Burne-Jones, en réactivant l’iconographie traditionnelle de la Fortune, semblent tourner le dos à leur époque. Malgré leur atmosphère nostalgique, leurs œuvres portent en elles un ferment de révolte contre les progrès de la société capitaliste et matérialiste, progrès auxquels la laideur industrielle et la misère apportent chaque jour un démenti. Bien qu’elles évacuent toute anecdote et toute référence directe au présent et qu’elles baignent dans un climat passéiste (médiéval pour le premier, antique pour le second) et de légende, ces toiles invitent aussi à une réflexion sur la haute valeur morale de la sincérité pour l’une, sur la vanité du progrès face aux drames humains pour l’autre. Réinvesties de sens, les peintures préraphaélites expriment « la joie fort noble d’ajouter aux pures sensualités du regard l’émotion d’une pensée plus haute » (E. Chesneau, 1882). Dès les années 1880, elles trouveront naturellement des échos dans le mouvement symboliste naissant, épris d’idéal et de transcendance. Le peintre Kandinsky verra même dans les préraphaélites des précurseurs de l’abstraction : « Ceux-là sont les chercheurs de l’intérieur, dans l’extérieur » (W. Kandinsky, 1912).

  • Jeanne d'Arc
  • Moyen Âge
  • préraphaélisme
  • Royaume-Uni

Bibliographie

Ernest CHESNEAU, Artistes anglais contemporains, Paris-Londres, Rouam-Remington, 1882.Wassily KANDINSKY, Du spirituel dans l’art, et dans la peinture en particulier, Paris, édition originale 1912, rééd.Gallimard, coll. « Folio essais », 1989.Roger MARX, L’Art social, Paris, 1913.The Pre-Raphaelites, catalogue de l’exposition de la Tate Gallery, Londres, Tate Gallery Publications, 1984.William Morris, catalogue de l’exposition du Victoria and Albert Museum, Londres, Philip Wilson Publishers, 1996.Artistic Brotherhoods in the Nineteenth Century, Aldershot, Ashgate, 2000.Edward Burne-Jones (1833-1898).Un maître anglais de l’imaginaire, catalogue de l’exposition du musée d’Orsay, 1er mars-6 juin 1999, Paris, RMN, 1999.

Pour citer cet article

Philippe SAUNIER, « Préraphaélisme anglais : en quête d'absolu »


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